Les collectionneurs d'appareils photographiques[1]

Collectionner est-ce accumuler et posséder ? Ou est-ce autre chose aussi ?

Aucun des appareils de ce bandeau n'appartient à JacOdi, mais bien aux différents collectionneurs
des Rencontres semestrielles dans le cadre des Amis du MSAP

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Cet article vise, sans prétention, à présenter les iconomécanophiles, soit les personnes qui collectionnent les appareils et le matériel photographique.
Ces passionnés sont assez nombreux dans la plupart des pays industrialisés, et nous verrons leurs moti­vations et leurs activités touchant, au-delà du quoi, au pourquoi et au comment.

Cet article fait l'objet d'un © jacodi.ch et © AA-MSAP. Reproduction partielle autorisée avec mention de la source.  

Un peu d'histoire

Il n'était pas rare, dès la Renaissance, que certaines personnes aisées se créent un "cabinet de curiosités", une pièce où elles conservaient et donnaient à voir ce qui leur semblait intéressant : globe terrestre, animaux naturalisés, fossiles, estampes, crâne rappelant le bref passage de chacun sur terre, par exemple. Les peintres en ont fait de nombreuses natures mortes. Dès la fin du XVIIIème siècle, ces collections prirent chez certains une coloration scientifique encore plus accusée. Des instruments de toutes sortes, utilisés ou non par leur propriétaire, étaient présentés : sextants, modèles de machine, astrolabes, cartes du ciel, longues-vues ou encore cornues. Tout autour, des rayonnages chargés de livres savants s'offraient en toile de fond.

De telles accumulations d'objets scientifiques, loin de leurs lieux d'usage habituel (laboratoire ou atelier), pouvaient avoir un aspect éducatif et certainement une dimension de conservation, consciente ou non, mais témoignaient surtout d'un certain respect à l'égard de créations du fait de l'homme. Leur dimension patrimoniale ou spéculative était probablement très secondaire.

Cette pratique, la collection, visait parfois aussi à mettre en lumière le niveau culturel de la personne. Depuis Léonard de Vinci, les personnes se réclamant d'une élite aspiraient à des connaissances uni­verselles. Cela les flattait, en temps que propriétaire terrien, ou juge ou théologien, de montrer qu'ils en savaient un peu plus que ce que leurs professeurs leur avaient inculqué. Les plus affutés avaient probablement conscience de conserver des traces de l'histoire des découvertes scientifiques.

La collection

Plus le monde industriel se développait et mettait des produits par millions d'unités sur le marché, plus le collectionneur s'est fait un point d'honneur de collectionner ce que l'industrie ne produisit pas : l'art et les objets artisanaux uniques ou de petite série. Puis certains ont commencé à percevoir que des objets industriels communs, utilitaires, condamnés au rebut, jetés cassés ou encore en état, méritaient peut-être d'être conservés eux aussi.

Des musées de l'industrie ont été créés, à la gloire de celle-ci, certes, mais avec un effet de conserva­tion non négligeable : équipement de laboratoire, instruments de médecine, outils et machines agricoles, premières machines à calculer, véhicules, poids et mesures, tout devenait objet de présen­tation didactique et de conservation pour les générations futures.

Il n'y avait aucune raison que le secteur de la photographie échappe à ce phénomène aux dimensions historiques, sociologiques, éducatives. Depuis 175 ans, entre sept et neuf générations humaines se sont succédé avec autant de transmissions possibles d'appareils et de matériel mis de côté au terme d'une vie d'usage. Au début du siècle passé déjà, certains greniers de maisons bourgeoises devaient contenir chambres de prise de vue, optiques et matériel de traitement ayant appartenu au grand-père qui s'était lancé dans la suite de Daguerre ou Niepce. Et l'apparition, dès la fin du XIXème siècle, d'appareils photographiques destinés à l'amateur, que l'on conservait chez soi, a graduellement amené certaines personnes à témoigner de l'intérêt pour cet héritage.

Ce phénomène s'amplifia probablement avec l'accélération du rythme des progrès scientifiques en optique, mécanique de précision, matériaux puis, finalement, électronique. Dès le XXème siècle, le nombre croissant des nouveautés renvoyait souvent au fond de l'armoire l'appareil acquis dix ans auparavant; un photographe amateur en ayant les moyens finissait par acquérir 4 ou 5 appareils successifs sa vie durant. La plupart du temps l'ancien matériel restait stocké ou trouvait une seconde vie sur le marché de l'occasion (ce qui du point de vue de la conservation revient presque au même). Certains professionnels se rééquipaient aussi fréquemment.

De grands collectionneurs nous sont connus, à l'exemple ici en Suisse, de Michel Auer, de Serge Oulevay (Paillard Bolex et Alpa), d'Alfred Columberg (Alpa), de Jean-Jacques Luder, d'Ulrich Schuler (le petit format) ou encore de Thomas Ganz et Gerhard et Rachel Honegger (récréations optiques et lanternes magiques; membres suisses émérites de la Magic Lantern Society). Les uns et les autres ont publié des ouvrages de référence ou laissé des archives historiques utiles à la connaissance du domaine, même si dans certains cas leurs collections ont été dispersées.

Que collectionner ?

Avec l'accélération industrielle et les quantités de plus en plus importantes mises sur le marché, l'offre d'appareils abandonnés par l'utilisateur devient immense. Que fait alors le collectionneur privé ou institutionnel ? L'embarras du choix n'étant pas le meilleur des conseillers, le passionné d'appa­reils anciens va se trouver des thèmes de spécialisation.

Le plus simple et le plus utile pour l'histoire et la conservation du patrimoine dans ce domaine est certainement la rareté. Les appareils les plus anciens sont recherchés et s'échangent avec tout le respect qui leur est dû, de même que ceux dont on sait qu'ils ont été produits en très petite série (versions spéciales, prototypes).

D'autres thèmes sont la marque, le type ou une certaine période. Je ne collectionne que des Kodak ou des Zeiss dit untel. Moi ce sont les box qui me passionnent déclare un autre. Les appareils allemands de 1930 à 1940, voilà mon thème dit un troisième.

Parmi les thèmes de collection, il y a aussi la recherche du "premier appareil qui …" (c'est-à-dire qui fut le premier à offrir telle ou telle amélioration technique). Ou celle des appareils en bakélite. Ou des appareils motorisés (les plus anciens datent du XIXème siècle). On voit des collectionneurs d'appareils-jouets en plastique. D'appareils d'espions (ou déclarés tels en raison de leur petite taille). De chambres de studio. D'appareils sous-marins.

Vu la variété de l'offre d'appareils au cours des 175 dernières années, le choix d'un thème de collection n'est qu'affaire d'imagination. Une connaissance ne collectionne presque que les appareils de couleur bleue.  Un autre que les Olympus OM. Un autre encore que les appareils stéréo français.

Il est certain que les iconomécanophiles n'ont rien inventé : tout collectionneur se donne un thème, que ce soit pour la porcelaine, le mobilier en marqueterie,  les disques de jazz 78 tours, les vieux appareils de radio voire les ordinateurs des débuts de l'informatique. En resserrant l'angle des possibles, le thème de collection oblige à une certaine rigueur, amène à l'approfondissement. Son avantage principal, c'est d'obliger à une recherche active voire à une traque. Quand, dans une série, il manque un appareil, l'énergie du passionné est consacrée à cette recherche.

Quant à l'auteur de ces lignes, il appartient aux collectionneurs généralistes (une sorte de non-spécialisation) qui l'amène à parfois trouver son bonheur en mettant la main sur un inconnu complet que, spécialisé, il aurait laissé de côté. Une collection généraliste oblige aussi à lire un peu tout ce qui s'est écrit sur l'histoire des appareils et du matériel photographiques. Elle permet de mettre les inventions en perspective : telle invention modestement introduite par telle marque dans tel pays, n'a finalement été rendue universelle que par son intégration à tel autre appareil, quelques années plus tard.

Avoir ou être ?

C'est, autrement dit, se poser la question  "Est-ce que j'accumule ou est-ce que je me fais plaisir ?".  
Posez-la à des collectionneurs; et ceux qui sont honnêtes reconnaitront qu'il y a un peu des deux dans leur douce addiction, mais surtout du plaisir.

Ce dernier se doit d'être au premier plan. Dans le cas contraire, il y a des signes avant-coureurs de trouble obsessionnel compulsif, comme le disent les psys; plus loin dans cet article les TOC seront brièvement évoqués. Pour que le plaisir soit au premier plan, il faut faire une certaine place physique à son hobby : un lieu de stockage soigneux et un lieu de présentation pour une partie de la collection (quel est le plaisir de disposer de centaines d'appareils tous enfermés dans des caissettes ou des cartons et que l'on ne voit jamais ?). À l'idéal un petit atelier dédié est souhaitable, dans lequel il soit possible de laisser un appareil "le ventre ouvert" en attente d'une prochaine intervention. Récem­ment équipé d'un tel local, l'auteur a clairement passé de l'avoir à l'être, de la possession accu­mulatrice au plaisir.

D'autres, à la tête de collections importantes en qualité et en quantité utiliseront leurs loisirs à rehausser la dimension qualitative de leur collection, en élaguant les appareils les moins intéressants et en se concentrant sur l'acquisition d'appareils plus beaux ou plus rares.

Mais tout cela est très personnel. "La possession est une amitié entre l'homme et les choses" disait Jean-Paul Sartre. N'est pas collectionneur celui qui n'y trouve pas plaisir, celui qui n'aime pas son activité de ramasseur-cueilleur ou se sent encombré par le résultat de sa récolte.

Que font les collectionneurs de leurs appareils et de leur temps ?

Certains d'entre eux ont cherché ou recherchent encore des appareils argentiques pour en faire bon usage et  pas seulement pour le plaisir de les voir rejoindre leur cheptel sur étagères. C'est actuelle­ment encore le cas des appareils moyens formats recherchés par les étudiants d'école de photo­gra­phie ou par des amateurs désireux de retravailler sérieusement avec du film, habituellement en noir-blanc. Les Rolleiflex  et autres Hasselblad ont encore la cote, surtout ceux ne nécessitant aucune batterie. Les appareils petit-format de qualité disposant d'optiques exceptionnelles ont encore un public d'utilisateur (p.ex. les Leica). Tout cela durera tant que du film en bobine 120, respectivement en cartouche 135 sera disponible. Sorti de ces formats (et de très nombreux appareils de collection en utilisent d'autres), guère de salut ! Pour rester dans une époque relativement récente, nous savons que les cartouches de film 126 pour appareils Instamatic ainsi que les mini-cartouches 110 pour les appareils de poche ont totalement disparu. Le film en format 127, lancé en 1912 par Kodak et très courant jusque dans les années 1960 ne se trouve plus que difficilement sur un marché confidentiel; et pourtant des milliers d'appareils et de modèles différents ont utilisé le 127 pendant 80 ans. Kodak n'en avait d'ailleurs arrêté la production qu'en 1995.

Il faut admettre que la plupart des collectionneurs n'utilisent pas leurs appareils. D'ailleurs il ne serait pas aisé d'utiliser judicieusement chacun des quelques centaines d'appareils qu'un petit collection­neur finit par avoir accumulé après deux ou trois décennies. L'auteur de ces lignes a toutefois plaisir à ce que les appareils débusqués en brocante ou en vide-grenier fonctionnent, ne serait-ce que pour le principe. Certes, chaque appareil a fonctionné un jour et a son histoire, mais une belle mécanique morte est moins intéressante qu'une autre qui répond toujours présent et déclenche !

Aussi certains collectionneurs n'hésitent-ils pas, chacun selon son niveau de compétence, à tenter de redonner vie à une mécanique bloquée ou grippée; à changer un soufflet; à démonter et nettoyer une optique; à réaligner un télémètre intégré; à réanimer un posemètre voire à changer une cuirette de boitier. Certains, doués, vont jusqu'à s'attaquer à des circuits électroniques des années 1960 et, changeant un condensateur ou une résistance, à rendre vie à un appareil reflex de cette époque.

L'atelier du collectionneur

Une activité d'intervention sur les appareils collectionnés, même de simple nettoyage approfondi, suppose un minimum d'outillage relativement peu coûteux sauf si l'on souhaite usiner une pièce de remplacement soi-même : micro-tournevis de tous types, spanners, minuscules clés anglaises, lames fines, brucelles d'horloger. Un grand nombre de petits récipients sont impératifs pour accueillir les minuscules vis et ressorts. Il faut également une bonne place de travail, un bon éclairage et des lunettes adaptées (lunettes d'horloger ou verres grossissants se clippant sur les lunettes optiques).

Les plus fortunés ou ceux dont la mécanique de précision était le métier, seront équipés d'un petit tour et d'une micro-fraiseuse, outillage permettant des interventions de reconstruction de pièces.  

Depuis quelques années le travail est largement facilité par la possibilité de prendre une série de photos avec un petit appareil numérique ou avec son téléphone (une hérésie pour un collectionneur de belles mécaniques!) durant la phase de démontage, ce qui facilite le remontage ultérieur.


 

Un atelier simple, pour entretien et petites réparations

Des chiffons microfibres, des cotons-tiges, de l'alcool à 90%, du détachant liquide, de l'acétone, de l'huile pour machine à coudre, du W40 pour les cas désespérés… bref tout un arsenal utile, mais à utiliser avec discernement et toujours avec la plus grande parcimonie. Il est par exemple totalement exclu de vouloir huiler ou graisser les lamelles d'un diaphragme en iris; c'est souvent la meilleure manière de rendre complètement amorphe un mécanisme peu réactif. Certains amateurs très doués arrivent à démonter entièrement un tel diaphragme, à en nettoyer voire polir très légèrement les lamelles individuelles et à remonter le tout. Mais l'exercice peut être très difficile et beaucoup se retrouvent avec des lamelles en pagaille qui leur ont sauté au nez au moment de l'ouverture.

Travail complexe dans un atelier mécanique de précision : molette pour un Futura.

Le collectionneur aime à photographier ses appareils de photo pour des raisons d'identification ou de présentation. Il s'équipe d'un coin "prise de vues" dans son atelier composé d'une boîte blanche, de sources d'éclairage et d'un pied photo. Celles et ceux qui ont cherché à photographier les appareils plus ou moins récents au corps noir, mais au capot chromé savent combien il est difficile de trouver le juste équilibre dans le rendu des matières. Afin d'assurer une bonne qualité (et un éventuel post-traitement non destructif) une sensibilité ISO la plus basse possible devrait être choisie. Il faut viser une bonne profondeur de champ, et donc choisir un diaphragme fermé, obligeant in fine à une vitesse lente. Le flash direct doit être évité à tout prix. Comme un pied s'impose de toute façon, on peut décider de recourir à la photo HDR (composite d'images sur- et sous-exposées).

On notera que les photos sont également utiles en cas de vente de matériel sur la toile. Ces dernières doivent par contre être 'brutes de décoffrage' et non pas flatteuses, afin de renseigner objectivement l'acheteur potentiel et d'éviter des déconvenues. Par contre, pour une photo de présentation, de très légères retouches sont toujours possibles: une cuirette bien noire fait meilleure impression que la même un peu terne !

Entreposage temporaire de foldings et autres sans classement

Identifier, se documenter et faire connaître sa collection

Les nouvelles technologies de l'information facilitent beaucoup ces étapes.

Une fois un appareil entré dans la collection, il s'agira, si on n'en connait pas la marque ou le modèle exact, de l'identifier. Les ouvrages à disposition sont utiles, certes, mais le premier débroussaillage (à supposer que l'on soit tombé sur un appareil peu connu) pourra se faire, grâce à l'Internet, sur des Forums animés par des passionnés. La plupart du temps quelques minutes suffisent à trouver des photos et des descriptifs utiles. Si le modèle (ou son optique) est vraiment peu courant, les recherches seront plus longues et les ouvrages de référence peuvent venir en aide. L'auteur de cet article possède une cinquantaine de tels ouvrages ainsi qu'un certain nombre de  documents utiles (catalogues, modes d'emploi, par exemple).

Pour les passionnés, l'intérêt de la collection sous l'angle historique est important. On touche ici à l'histoire des découvertes (apparition de telle ou telle invention puis sa dissémination artisanale ou industrielle) et à histoire tout court (pensons aux appareils allemands produits durant et juste après la deuxième guerre mondiale). Pour rester sur cet exemple, ces appareils ont connu divers aléas dont la qualité des matériaux n'est pas des moindres. Un objectif Zeiss de 1943-44 ne dispose pas d'un fût du même métal qu'un objectif identique de 1938-39. Autres aléas : le démantèlement des usines et leur déplacement, avec certains ingénieurs et ouvriers survivants, vers l'Union soviétique.

Certains appareils allemands y ont été fabriqués dès 1946 avec des pièces de rechange préexistantes, sur des machines allemandes et par de la main d'œuvre en partie allemande, … mais en URSS ou en Ukraine. Rapidement, toutefois, les stocks pillés (en dédommagement des pertes de guerre) se sont épuisés et ces industries sont entrées dans l'art de la copie, parfois de qualité correcte, souvent de qualité moindre. Les marques ainsi copiées, connues des spécialistes, sont essentiellement les Contax de Zeiss et les Leica de Leitz.

D'autres particularités historiques se retrouvent, en creusant bien, pour des appareils moins presti­gieux. Ainsi un Univex Supra Type A, une jumelle bakélite 6x9cm de ca. 1948, fabriqué en Espagne. Bien que la marque Univex soit américaine, ces modèles d'après-guerre n'ont plus aucun lien avec elle. À l'origine, dans les années 1930, le producteur espagnol avait été l'importateur des produits américains. En d'autres temps, les propriétaires de la marque auraient intenté une action en justice au producteur espagnol. Mais en 1948 et pour un tel appareil bas de gamme (qui n'existe qu'en trois versions et dont la production a dû cesser au milieu des années 1950) il n'en fut rien.

La petite histoire des appareils

À côté de la grande, il y a aussi la petite histoire des appareils, celle touchant à l'origine de l'appareil que l'on a en main : qui avait bien pu le posséder ? Pour quel usage : amateur ou professionnel ?
Où avait-il été acquis ? Pourquoi et comment a-t-il terminé sa course dans une brocante (a-t-il été collectionné ou vient-il directement du dernier utilisateur ?). L'intérêt de ces questions, auxquelles il est rare de pouvoir apporter une réponse précise, est de faire rêver ou philosopher sur la vie et le temps qui passent. Et quand on trouve une réponse, autre qu'un simple nom courant de chez nous écrit au stylobille dans l'étui, ça peut ouvrir des perspectives.

Un seul appareil de l'auteur a une origine précise et intéressante sous cet angle. L'appareil et son étui portant les nom et adresse du propriétaire, cela a permis de réunir des informations sur ce dernier. Ce Canonflex de 1962 a appartenu au Dr Rasmi Suriyan Suriyong, prince du Royaume de Siam (aujourd'hui Thaïlande), venu étudier la médecine en Suisse peu avant la seconde guerre mondiale (thèse à Lausanne en 1941). Ses études terminées, le Dr Suriyong (né en 1913) s'est marié et a fait toute sa carrière en tant que médecin (de bonne réputation) dans la région lémanique (Hôpital Nestlé puis Directeur médical de la Clinique de Valmont à Territet). Il est décédé en 1988. Son appa­reil (avec deux objectifs) a été acquis en brocante à Lausanne.

Dans un autre cas, une connaissance offre l'ensemble de son matériel (un Zeiss Ikon Contaflex Super B, joli reflex de 1963, avec 3 objectifs et deux dos interchangeables); elle y joint les factures originales de 1963, confirmant ainsi ses dires : le tout lui avait alors coûté deux salaires mensuels de jeune institutrice. L'histoire de cet appareil est aussi d'avoir effectué avec sa propriétaire, une dizaine de voyages en Chine, dans les années 1975-1995.

L'appareil sera photographié

Comme déjà relevé, il faut, pour des raisons documentaires et faciliter l'identification par compa­raison, une ou plusieurs images de chaque appareil collectionné. La plupart des collectionneurs inscrivent en effet leurs appareils dans une base de données avec photos à l'appui ou au minimum sur une feuille Excel. Passés quelques dizaines d'objets, une telle base devient impérative pour conserver bien classées et retrouver aisément toutes les particularités de chacun des appareils, optiques ou accessoires.

Faire connaitre sa collection

Ce n'est pas impératif, mais faire connaitre sa collection enrichit le collectionneur qui bénéficie de retours d'information utiles sur ces appareils et découvre ce que d'autres collectionnent. Pour cela, rien ne vaut un site Internet présentant ses appareils, agrémenté de quelques pages de présentation générale. L'auteur en dispose depuis bientôt vingt ans. Jusqu'à récemment une bonne quinzaine de pages HTML présentaient jusqu'à une soixantaine d'appareils par page. Depuis peu un site dynamique a remplacé cette version statique et permet grâce à un moteur de recherche original une recherche sur ces appareils à l'aide de divers critères.

Au fil du temps, le référencement automatique fait que les informations placées sur votre page peuvent se trouver très haut dans la liste des résultats d'une recherche. Pour certains appareils peu courants et peu présents sur la toile, votre site est susceptible de sortir dans les deux ou trois premiers, ce qui est une excellente chose.

Un espace pour des échos ou des questions (sans gérer pour autant un forum) est utile. Une inter­action par courriel depuis le site, en utilisant un système d'envoi de messages sans adresse visible pour éviter la réception de messages non sollicités (spam), est très souhaitable.

Collectionner : un hobby coûteux ?

   

Il n'y a pas de hiérarchie documentée des collectionneurs iconomécanophiles. Il n'existe donc pas une seule réponse claire à la question en titre. Le passionné d'appareils historiques des débuts de la photo, ou celui qui ramasse tout ce qu'il trouve et même les appareils jetables (un thème possible en soi, d'ailleurs), ne consacre pas les mêmes moyens à leur hobby. Le collectionneur de Leica rares (dont le prix peut varier de 10'000 à 2'000'000 de francs) sait ce qu'il veut et suit avec diligence les grandes ventes aux enchères. Le "cueilleur-ramasseur" sortira quelques francs chaque semaine, parfois cinquante ou cent francs pour un tout bel objet. Il fréquentera occasionnellement une bourse spécialisée et pourra se voir tenté par un objet un peu plus rare donc un peu plus cher.

 


Un Sico de Wolfgang - Simons & Co, Bern, très bel appareil suisse
en bois (brevet suisse déposé en 1922), relativement compact
et utilisant, avant même l'invention du Leica, du film 35 mm pour
le cinéma. Toutefois le Sico nécessitait une version du film dotée de papier au dos; à preuve, le regard inactinique dissimulé par une tirette en laiton pour contrôler l'avancement du film.

 

Sur la toile, le "cueilleur-ramasseur" débusquera parfois des vieilleries à son goût à prix abordable voire ridiculement bas (1 franc pour un reflex japonais très propre et 100% fonctionnel, c'est possible); mais il verra surtout des vendeurs croyant détenir une perle "bradée à 200 francs" mais dont le prix serait de moins du dixième. D'ailleurs le seul  "vrai prix", pour un objet d'échange, est celui de la vente effectuée.

On relèvera que, dès qu'est atteinte une certaine notoriété en qualité de collectionneur (avec quelques centaines ou milliers d'appareils), il n'est plus toujours besoin de chercher les appareils : certains viennent à vous tout seuls. C'est avant tout le cas des musées, bien sûr, mais aussi de certains particuliers. "Je préfère savoir l'appareil de mon père en de bonnes mains …".

Collectionner : un placement ?

Il est plus facile de donner ici une réponse. Pour l'essentiel on peut répondre par la négative. Aujourd'hui, seuls les appareils historiques des débuts de la photographie et certains autres appareils rares ont une valeur qui est susceptible d'augmenter au fil du temps, et encore. On peut signaler  que certaines pièces du XXème siècle (petites chambres ou dépliants ainsi que certains appareils mythiques), sans voir leur prix prendre l'ascenseur, conservent une certaine valeur. De plus, il y a tous ceux qui, sans être d'une extrême rareté, sont recherchés et ne sont pas faciles à dénicher; chacun a sa petite wish list et ses découvertes heureuses : un Sico, un Voigtländer Prominent de 1933-35, un Cnopm (Sport) reflex russe de 1935, un modeste Suter Swiss-Box de 1940-41, ou enfin un Compass fonctionnel, pour citer quelques exemples, entrent dans cette catégorie. Ceux-ci ne courent pas le risque de finir bradés, mais il faut qu'il reste des collectionneurs pour en avoir envie.

Pour tous les autres appareils, le tout-venant, même de qualité, on constate que les prix tendent marginalement à baisser. Les appareils argentiques ne sont désormais plus recherchés pour faire de la photographie, sauf par quelques rares amateurs et passionnés.

Un reflex pro d'une grande marque japonaise avec une belle optique, des années 1970, se vendait encore plusieurs centaines de francs en bel état il y a une quinzaine d'années. Aujourd'hui de tels appareils 100% fonctionnels partent en brocante ou sur la toile pour moins d'une centaine de francs. Les modèles courants de Leica voient leur prix chuter lentement mais graduellement; il en va de même de celui des Rolleiflex voire des Alpa.

Mais ni l'auteur de cet article ni même les collectionneurs chevronnés ne seraient prêts à tomber d'accord sur une liste définitive des appareils qui représenteraient un placement.   

La "collectionnite", une maladie ?

Un psychologue de renom[2]  s'est penché sur cette addiction que représente la manie de collectionner. Il n'en pense pas que du bien. Selon lui, le collectionneur chercherait à ancrer le passé dans le présent et le ferait pour s'approprier un monde rassurant. Le collectionneur serait quelqu'un qui retient ... une caractéristique du stade anal selon la classification freudienne ! Et cette obsession remonterait à l'enfance et aurait un caractère puéril.

Cela permet au psychologue de déboucher sur le trouble obsessionnel compulsif pathologique (TOC) que connaitraient certains collectionneurs lorsque la compulsion à trouver un nouvel objet devient plus grande que le jugement.

En réaction, on peut dire que la recherche du temps perdu est une quête plutôt universelle, ainsi que celle d'un monde sinon rassurant, du moins apaisant. Quant aux traits du collectionneur, on s'aperçoit qu'il s'agit d'un trait de caractère qui peut remonter à l'enfance; certains, encore petits, sont plus collectionneurs que d'autres. L'auteur se souvient de son sac de billes, avec leurs incontournables nius; de ses petites voitures Dinky Toys également en cours de récréation; et enfin, plus tard, de ses disques et de ses livres.

Souvent la pratique de la collection chez l'enfant ou l'adolescent participe de l'apprentissage de la vie : interaction avec les autres, échange, sentiment d'envie et manière de le contrôler, sens de l'économie (l'épargne préalable à l'achat d'un disque ou d'un livre). Certes le monde est en train de changer, avec l'immatérialité de certains biens culturels, mais tel n'est plus le sujet de cet article. Mais, tout bien réfléchi, un collectionneur n'est pas un malade; tout au plus le temps qu'il passe à gérer son hobby il ne le passe pas à autre chose, ce qui peut être autant limitant qu'enrichissant.

L'avenir d'une collection

Nombreux sont ceux qui se demandent ce qu'il adviendra de leur collection. Une connaissance a réussi, semble-t-il à sensibiliser son petit fils à l'intérêt de sa très belle collection. Pour cela il l'a docu­mentée très en détail dans une publication soignée. L'on doit souhaiter vivement que ce petit-fils poursuive la passion de son grand-père au-delà de l'héritage proprement dit.

Il est à craindre que, hormis les collections dignes d'une grande vente aux enchères par une maison spécialisée, beaucoup de petites collections retrouvent les circuits des brocantes ou, dans le meilleur des cas, d'un vendeur qualifié dans les bourses spécialisées.

Collectionneurs et musées spécialisés

Les Musées restent quant à eux (et le Musée suisse de l'appareil photographique quant à lui) intéressés par les objets d'une certaine rareté - à l'idéal en très bon état - quitte à ce qu'un tel don puisse, en cas de doublon, servir, avec l'accord du donateur, de pièce d'échange en vue d'une autre acquisition.

La vocation publique d'un Musée le distingue du collectionneur privé. Ses choix pédagogiques et d'animateur social aussi.

On relèvera que les Musées n'ont pas le souci de voir fonctionner les appareils dont ils disposent ou qu'ils reçoivent. Bien au contraire, ils les acceptent tels quels, et se contentent d'un nettoyage approfondi non-destructeur et d'un stockage approprié aux matériaux dont est composé la pièce.
Les conservateurs actuels du MSAP disent volontiers qu'ils évitent même de manipuler un appareil (comprenons d'armer et de déclencher) afin d'éviter un dommage à un mécanisme qui aurait souffert des effets du temps.

Le collectionneur peut prévoir de remettre tout ou partie de sa collection au musée. Il peut aussi être celui qui oriente des tiers vers le don ou éventuellement la vente au musée de pièces intéressantes. Ce que le collectionneur ne fait jamais, c'est s'approvisionner au musée, la règle étant que rien ne sort d'un musée.

Conclusions

L'auteur espère avoir montré que la collection, loin d'être un hobby solitaire, est une occasion pour le collectionneur d'échanger et de communiquer sur le fruit de ses recherches. La phase d'identi­fication, en particulier, oblige dans le monde interconnecté actuel, à glaner des informations auprès d'autres collectionneurs. Les Forums spécialisés facilitent ces échanges et la possibilité d'y déposer des photographies accélère le travail d'identification et contribue à former les nouveaux arrivants.

Cet article n'a pas fait l'objet de recherches spécifiques. Il est bâti sur l'expérience et les observations de son auteur ainsi qu'à un recours aux références ci-dessous, certes partielles incomplètes.

En Suisse, un groupe de collectionneurs se réunit deux fois l'an sous l'égide des Amis du Musée suisse de l'appareil photographique.

Pour le rejoindre et ainsi partager votre passion avec d'autres, n'hésitez pas à contacter l'auteur de l'article à l'adresse courrielle suivante : mailto:icono@jacodi.ch.

Remerciements

Un grand merci aux quelques amis collectionneurs contactés ainsi qu'aux conservateurs du Musée, qui ont pu donner un écho sur un premier jet de cet article qui a paru en trois livraisons successives du Petit Révélateur, le bulletin des Amis du Musée suisse de l'appareil photographique.

Jacques Martin      

 


Références

 

 

Cet article n'a pas fait l'objet de recherches spécifiques. Il est bâti sur l'expérience et les observations de son auteur. Des nombreux ouvrages abordent la question de la collection et celle d'appareils photographiques en particulier. À titre d'exemple "Collecting Science & Technology" de Lindsay Stirling (2001) est un bon petit ouvrage au plan général. Pour l'aide à l'identification d'appareils photographiques, on signalera l'incontour­nable catalogue McKeown's (un annuaire de 1250 pages pesant près de 3 kilos) ou, en son temps, le "Guide Michel Auer" avec sa liste de prix en format de poche.

Parmi les ouvrages intéressant les iconomécanophiles, il y a ceux de la catégorie "beaux livres illustrés" présentant les appareils déclarés historiques et brossant, ce faisant, un tableau général des 175 ans écoulés. Ils sont de bonnes sources iconographiques, mais souvent avares d'informations précises sur les spécificités techniques et les variantes des modèles présentés. L' "Histoire illustrée des appareils photographiques" de Michel Auer (Edita / Denoël, 1975) ainsi que les ouvrages de Todd Gustavson (2009 / 2010) et son récent "500 Appareils photo de légende" (2013) en sont des exemples. Citons aussi "Appareils Photo classiques (1816-1976)" de Constantin Parvulesco (Du May, 2011) qui, on l'aura compris, commence avec les camere oscure d'avant la photographie ou encore "100 idées qui ont transformés la photographie" de Mary Warner Marien (Seuil, 2012 pour la traduction française).

Les ouvrages qui seront le plus utiles sont ceux consacrés à une marque particulière. Leica remporte probablement la palme pour le plus grand nombre d'ouvrages consacrés à une marque. Mais Voigtländer et Zeiss Ikon ne sont pas en reste. En déplacement à Dresde l'an passé, l'auteur de cet article a débusqué plusieurs livres récents utiles, ainsi "Der VEB Pentacon Dresden / Geschichte der Dresdner Kamera- und Kinoindustrie nach 1945" de Gerhard Jehmlich (2009) ainsi qu'un petit ouvrage très complet consacré aux Contaflex et Contarex (Hans-Jürg Kuč, 3ème éd., 2012).

Parmi les thèmes transversaux n'appartenant pas aux beaux livres, les catalogues de Bernard Vial, tel "L'âge d'or des Appareils allemands 1930-1940" (1978), sont des bijoux qui font partie de la collection. D'autres ouvrages proposent une mise en perspective amusante, ainsi, de Guido Cecere, l'instructif "Il Fotografo fotografato / The photographed Photographer" (Milan, Sylvana Editoriale, 2011).

Il faut à tout prix consulter les catalogues de vente anciens, soit des marques soit des distributeurs, (dès la fin du XIXème siècle); certains sont très détaillés, et en trouver peut être un vrai bonheur. Mais les sites d'iconomé­canophilie sérieux, tel celui de Sylvain Halgand (http://www.collection-appareils.fr), offrent un très grand nombre de tels catalogues en ligne, représentant des milliers de pages d'informations illustrées utiles.

Enfin, certains anciens catalogues de vente des grandes maisons d'enchères (notamment Christie's) sont également informatifs. 




 [1] Cet article est paru en trois livraisons (n° 37 à 39) du Petit Révélateur, Bulletin de l'Association des Amis du Musée suisse de l'appareil
    photographique
(printemps 2015 à printemps 2016). La présente version a été légèrement adaptée et complétée.

  [2] Patrick Estrade cité dans 'Le Temps', Genève, samedi 22 octobre 2011 (propos recueillis par Caroline Stevan).